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Michel Foucault, mort il y a vingt ans, demeure, en dépit de quelques contradicteurs sans complaisance, une figure de référence, un modèle, parfois une icône. Son départ précipité, son Ĺ“uvre inachevée, ses combats interrompus donnent à penser. Savons nous vraiment sur quelle ligne de recherche, sur quelle sorte de militance il se retrouverait aujourd'hui ? Le destin contrasté de ses anciens disciples et proches pourrait laisser perplexe et ce qu'il avait, lui-même, d'inattendu et d'imprévisible laisse planer plus qu'un doute sur le déploiement éventuel d'une pensée foucaldienne dans un monde post foucaldien. Ceux qui se réclament de l'auteur des Mots et des choses comme penseur de la radicalité critique ont plutôt en tête le militant incontestable qu'il fut, le révolté, et aussi l'individu blessé qui n'aurait jamais travaillé, creusé, investigué, spéculé qu'à son propre service, poursuivant de livre en livre une inavouable autobiographie. Est ce si sûr ? N'y aurait il pas dans cette façon de le commémorer une complaisance à soi même, propre à se justifier, tout en privant une Ĺ“uvre de ses vertus de curiosité et de perpétuel renouvellement ? Je préfère à cette attitude assez perverse la démarche originale d'une Blandine Kriegel, qui assume complètement l'héritage, mais au prix d'une relecture aiguë qui révèle un Foucault différent, et même très différent, mais combien plus vrai dans sa complexité et l'essor polyphonique d'une pensée tout d'abord fondée sur une libido sciendi sans mesures. Blandine Kriegel a très bien connu l'universitaire dont elle fut la collaboratrice au Collège de France, sans se reconnaître comme disciple. Et c'est d'abord le portrait qu'elle restitue, qui vaut comme indice d'un autre regard. «Un style, une élégance indiscutable et retenue. Le beau timbre d'une voix qui ne ménage aucun effet, hormis celui nécessaire à la compréhension. Une voix jeune et chaleureuse, directe et virtuose, le métier à tisser les torsades d'un discours qui nous entraîne vers l'autre monde d'une pensée qui s'est longtemps exercée. Foucault et sa longue silhouette de scholar, Foucault et ses longues heures de travail à la Bibliothèque nationale. Premier arrivé, dernier parti, installé en l'hémicycle, la tête serrée dans ses longues mains pour d'innombrables lectures d'où sortaient d'innombrables pages de notes qu'il prêtait volontiers. Foucault et ses bibliographies interminables.» Cette image là n'efface pas celle du militant. Elle impose toutefois une norme, sans laquelle toute compréhension de personne se dissous. Il y a d'abord chez Foucault la passion prioritaire, la primauté de l'intelligible, la découverte de la culture comme l'espace humain de la conquête de la liberté. Là dessus, le plaidoyer de Blandine Kriegel est d'une clarté qui emporte l'adhésion et qui permet de penser Foucault au cĹ“ur de son effort incessant contre tout réductionnisme, celui qui imposerait les conditions d'existence à l'encontre de la liberté d'être. «Réduire l'État à la société, réduire la société à l'économie, réduire l'économie à la production matérielle, voilà ce qu'il n 'a jamais accepté.» Et plus encore: «Autrement dit, Foucault pouvait accompagner la révolte de nombreux marxistes mais il n'avait pas d'amitié pour le primat fichtéen de l'agir pratique contre la suprématie du logos.» Ce démarquage du réductionnisme n'est nullement de précaution. Il concerne l'ensemble d'une Ĺ“uvre et l'art même de penser d'un philosophe. Jamais, je n'en avais pris conscience d'une telle façon. Le petit livre de Blandine Kriegel est, de ce point de vue, admirable. Non seulement, il est digne de son modèle par l'écriture mais il condense en cinq brèves séquences la richesse d'un Foucault qui est tout à la fois philosophe, artiste et politique. Le philosophe n'a pas seulement reçu les marques de Nietzsche et de Kant, il a été durablement instruit par le courant phénoménologique et il s'inscrit dans une tradition spécifiquement française. Tout cela aboutit à une synthèse unique restituée avec un rare bonheur: «Qu'est ce que la philosophie allemande retient du temps? Elle retient la tragédie (Nietzsche), le temps qui plie, ploie, broie, engloutit les sociétés, les peuples, l'esprit (Hegel), le temps qui nous enserre, nous assujettit, nous conduit à la mort, le temps historial (Heidegger). Qu'est ce que l'art français exprime sur le temps (Bergson, Proust, Barthes, Braudel)? Moins l'épreuve, le moment historique, la crise, l'engagement des orages d'acier (Jünger), que le rêve de la mémoire, l'espoir du temps retrouvé lequel, au delà de l'amas des cendres incompréhensibles et mortifères de la guerre de 1914 par exemple renoue le fil des générations, retisse la, trame du bonheur. Contre l'exaltation du sublime de la catastrophe, la France s'engage dans la recherche réglée de la série, dans l'histoire contre le malheur, dans l'évocation d'un temps spatialisé mais qui conserve par là sa dimension vectorielle.» On comprend à quel point le penseur et l'artiste sont ajustés l'un à l'autre. Foucault, écrivain, participe de la magie de l'art dont il est beaucoup plus qu'un amateur éclairé, ainsi que l'atteste l'importance de son retour à la peinture classique. Mais tout cela ne saurait nous distraire du problème politique où l'objecteur attend Blandine Kriegel au tournant. Où est la continuité entre son travail à elle, philosophe politique, théoricienne de la res publica, historienne de l'Etat de droit et l'Ĺ“uvre d'un Foucault qui semble avoir toujours envisagé l'histoire sociale sous l'angle des marginalités et des révoltes? Sans nier aucunement la différence, elle n'en revendique pas moins Foucault contre Foucault. Car il y a dans la réflexion du professeur au Collège de France l'indication d'une autre direction. Celle de l'être des institutions en tant qu'elles construisent, alimentent des systèmes définis de savoir, d'un État qui n'est pas seulement puissance mais connaissance, discursivité, investigation. Ainsi la révélation d'un autre Foucault apparaît elle comme celle d'une vérité mieux saisie, infiniment plus pertinente et plus aiguë. Il fallait rechercher cet autre pour trouver le vrai.
Blandine Kriegel « Michel Foucault aujourd'hui ». Plon, prix franco: 15 €.
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